Itinéraire d’enfants sans-papiers dans un collège de Clermont-Ferrand

Discours d’une enseignante du collège La Charme, suite à l’arrestation de Mr Bajrami
vendredi 20 décembre 2013
par  SUD Education 63

Arlind et Albina arrivent au collège la Charme en septembre 2011. Totalement non-francophones, fraîchement débarqués du Kosovo, ils sont affectés dans le dispositif d’accueil de l’établissement à la demande de l’Inspection d’Académie afin de bénéficier d’un soutien linguistique leur permettant au bout d’un an de regagner leur classe d’âge. Perdus et désorientés, ces deux adolescents ne maîtrisent visiblement pas les codes de la scolarité française et ont du mal à trouver leur place. La plus jeune, paniquée devant l’ampleur du travail à accomplir, s’installe dans la passivité, acquérant avec difficulté les rudiments de communication nécessaires pour se faire comprendre. Le plus grand, quoique souriant et sympathique, considère la classe comme un espace de convivialité où il peut parler en même temps et aussi fort que son professeur. Il a du mal à comprendre les multiples remontrances qui lui sont faites à ce sujet. Les contrôles tombent ainsi que les mauvais résultats. Ce sont les premières larmes et le sentiment bien naturel de ne pas se sentir à la hauteur. Heureusement, il est possible, au collège, de faire le point avec les familles et les élèves, via un traducteur. Rendez-vous est pris pour expliquer le fonctionnement de l’éducation en France, les attentes des différents professeurs, les objectifs du dispositif d’accueil. C’est également le moment où parents et enfants peuvent enfin poser des questions, faire part de leurs inquiétudes, exprimer leurs projets pour la suite. Les malentendus sont levés. Il est à présent possible de se mettre au travail, un premier cap dans l’intégration a été franchi.
L’année se poursuit, les pièces du puzzle se mettent en place. On apprend à se présenter, à bien se tenir, à écrire une carte postale, à lire un conte. On avance dans la compréhension d’une société différente, d’une culture nouvelle. Pour les grands, le rythme s’accélère. Arlind doit faire des choix : s’orienter rapidement ou rester un an de plus au collège pour se perfectionner. Il choisit le collège. Il s’y sent bien. A noter également que le frère et la sœur obtiennent tous les deux obtenus leur DELF, diplôme d’étude de la langue française, niveau A1 au mois de novembre 2011 et niveau A2 au mois de mai 2012. Leur progression en français s’avère donc régulière et satisfaisante.
Rentrée 2012. Arlind est en troisième, Albina en cinquième. Bien qu’Arlind ait du mal à fournir un travail personnel régulier, (le lecteur s’imaginera aisément qu’il est difficile de faire ses devoirs en changeant d’hôtel tous les trois jours),il s’intègre correctement en troisième, se faisant des amis, poursuivant sa progression malgré toutes les embûches. Son professeur principal dialogue régulièrement avec lui sur les choix possibles d’orientation. Son professeur de mathématiques se demande comment effectuer une remise à niveau en si peu de temps. Il doit passer un brevet blanc en histoire-géographie.Cela semble impossible ? Qu’à cela ne tienne, son enseignante prépare une progression personnalisée lui permettant à terme de passer les mêmes épreuves que ses camarades. Comme tout élève de troisième, Arlind doit également trouver un stage. On passe des coups de téléphone, on lui montre comment rédiger un rapport. Il doit aussi préparer un oral d’histoire des arts. On lui explique comment s’exprimer devant un jury et donner de lui une image positive. Il obtient, d’ailleurs, une excellente note sur les deux épreuves. La conseillère d’orientation et l’assistante sociale l’encouragent à passer un bac professionnel, à poursuivre ses études. Le jeune homme s’inquiète car il sait qu’il doit travailler vite pour soutenir sa famille.
Le cas d’Albina est un peu différent. Plus en retrait, un peu rêveuse, très anxieuse à l’idée d’échouer, elle souffre de ne plus être la bonne élève qu’elle était au Kosovo. Puis, au fur et à mesure, elle se met à écouter, à prendre plaisir aux textes littéraires. Le jeu théâtral, le langage amoureux, la mythologie, la découverte de la chanson française apportent du sens à l’apprentissage de la langue et lui donnent envie de s’exprimer à son tour. Albina commence à participer activement en classe, à écrire, à donner son point de vue. A l’issue de l’année, ils obtiennent tous les deux le DELF B1, diplôme qui témoigne d’une maîtrise satisfaisante de la langue française. Arlind obtient également son brevet des collèges et part sur une orientation de son choix au lycée Pierre-Joël Bonté.
Nos concitoyens peuvent-ils s’imaginer notre désarroi quand, à l’issue de ces deux années d’intégration réussie, on nous annonce que ces jeunes sont amenés à quitter le territoire français ou à être séparés de leur père alors qu’un bébé est né entre temps, ici, à Clermont ?
Qu’attend-on de nous en tant que professeurs ? De l’indifférence, du fatalisme ou l’envie de défendre ces enfants jusqu’au bout ?
Qu’attend-on de nous, en tant qu’adultes responsables du bien-être des jeunes qui nous sont confiés ? L’abandon, ou la volonté de rester garants de leur sécurité ?
Qu’attend-on de nous en tant que citoyens ? Le silence ou l’envie de participer activement aux débats majeurs des démocraties modernes qui s’imposent à nous chaque jour ?

Aujourd’hui, nous avons simplement la volonté de faire entendre la voix d’enfants qui, bien souvent, sont murés dans le silence et la honte de leur situation. Nous avons aussi envie de dire que, même si certains sont cassés par leur histoire et basculent dans la violence, la plupart d’entre eux sont à même de devenir citoyens français et d’apporter leur contribution à l’édifice collectif. Contrairement aux idées reçues, ces jeunes arrivent avec la conviction que l’école est une chance, que leurs professeurs sont respectables parce qu’ils détiennent le savoir. Et que ce savoir se transmet. Lorsqu’ils écoutent Charles Aznavour, ils sont émus parce qu’on leur explique que, lui aussi, est un enfant immigré et qu’il est devenu un joyau de la culture française. Lorsqu’ils écoutent le Déserteur de Boris Vian, ils ont les larmes aux yeux parce qu’ils savent ce que cela signifie de ne plus vouloir partir à la guerre.
Ces anecdotes sont authentiques. Elles sont le témoignage de l’énergie mise au service de l’apprentissage de ces jeunes et de la douleur ressentie lorsque, pour des raisons administratives, tout doit s’arrêter.

Caroline Civallero, professeur de français au collège La Charme.


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